Le point de départ
- Sujet : Une cassette disparaît, et Harpagon voit aussitôt le monde entier comme une bande de voleurs : dans L’Avare, la Compagnie Le Commun des Mortels fait…
- Repère : contenu classé dans la rubrique Textes et spectacles.
- Format : une lecture estimée à 11 min.
Une cassette disparaît, et Harpagon voit aussitôt le monde entier comme une bande de voleurs : dans L’Avare, la Compagnie Le Commun des Mortels fait de cette panique le symptôme d’un pouvoir qui refuse de céder sa place. Sous la mise en scène de Valéry Forestier, la comédie de Molière ne se limite donc pas au portrait d’un vieillard ridicule. Elle expose un conflit entre une autorité ancienne, crispée sur la possession, et les générations qu’elle prétend gouverner. Voici les enjeux dramaturgiques, la distribution et le parti pris de cette création.
Une comédie où l’argent décide de tout
Harpagon ne possède pas simplement de l’argent : il organise autour de lui un monde où toute relation devient une transaction. Ses enfants, ses domestiques, ses projets de mariage et jusqu’à ses gestes les plus ordinaires sont soumis à la peur de perdre. La cassette cachée dans le jardin concentre cette obsession, mais elle n’en constitue que la forme la plus visible.
Dans la maison, chacun doit négocier son droit à l’existence. Élise ne peut choisir librement Valère. Cléante aime Mariane, que son père convoite également. Harpagon entend marier ses enfants selon son intérêt, tout en préparant pour lui-même une union qui lui rendrait jeunesse, prestige et maîtrise. L’avarice devient ainsi un système de gouvernement familial.
Cette lecture déplace le centre de gravité de la pièce. Le rire ne disparaît pas ; il change de cible. Vous ne riez plus seulement d’un homme qui compte ses dépenses ou soupçonne ses proches. Vous voyez une autorité pousser sa logique jusqu’à l’absurde, puis découvrir avec effroi que les autres ne consentent plus à lui appartenir.
Le plateau doit préserver cette contradiction : Harpagon est risible, mais les effets de son pouvoir sont bien réels. Le rendre uniquement grotesque affaiblirait la violence du texte ; le jouer comme un tyran sans faille étoufferait la comédie. Toute la direction d’acteurs tient dans cet équilibre instable.
Monter Molière aujourd’hui sans lui coller une étiquette contemporaine
Monter L’Avare aujourd’hui ne consiste pas à ajouter quelques accessoires reconnaissables pour prouver que le texte serait encore actuel. La portée contemporaine se trouve déjà dans les rapports de domination, la concentration des richesses et la difficulté d’un ordre ancien à laisser vivre ce qui vient après lui.
Le choix de la Compagnie Le Commun des Mortels repose sur un paradoxe fécond. À l’heure où de nombreux spectacles se construisent par une écriture collective au plateau, revenir à une comédie du répertoire pourrait paraître en retrait. Pourtant, un texte ancien n’interdit pas la création collective : il lui oppose une résistance. Les interprètes doivent éprouver la langue, ses vitesses, ses ruptures et ses pièges plutôt que la traiter comme un monument sous verre.
Une langue qui maintient la bonne distance
La langue de Molière ne parle pas comme nous parlons dans la vie quotidienne, et c’est précisément son intérêt. Cette distance empêche le propos de se réduire à une allusion passagère ou à la caricature d’une figure reconnaissable. L’argent, la transmission et l’autorité apparaissent comme des mécanismes durables, non comme les accessoires d’une époque particulière.
Lors de la répétition à la table, cette langue demande de repérer les alliances, les mensonges et les changements de tactique. Sur scène, elle réclame ensuite des corps en jeu. Une phrase peut devenir une esquive, une attaque ou une tentative de séduction. Le sens ne précède pas toujours le mouvement : il surgit parfois d’une entrée en scène trop rapide, d’une distance refusée ou d’un silence obstinément tenu.
Un classique travaillé comme une matière vivante
Le montage du texte, le rythme des scènes et l’adresse au public déterminent ce que la pièce fait entendre. Respecter Molière ne signifie pas neutraliser ses aspérités. Il faut au contraire laisser apparaître la cruauté des négociations, l’indécence des calculs et la vitalité de ceux qui cherchent une issue.
Une partition scénique précise permet aussi de ne pas confondre vitesse et précipitation. L’italienne vérifie la circulation de la parole ; le filage révèle les endroits où la tension retombe ou se répète. C’est souvent là qu’un détail apparemment minuscule, un regard vers la cassette, une porte surveillée, une main qui refuse de lâcher, redonne son urgence à toute une scène.
Le meilleur repère reste concret : si le dispositif explique à la place des personnages, il pèse sur la pièce ; s’il rend leurs rapports immédiatement visibles, il sert la comédie. La contemporanéité n’est pas un décor. Elle naît de ce que le public reconnaît dans les comportements.
Harpagon, gardien d’un monde qui ne veut pas finir
Cette lecture de l’Avare est hautement contemporaine parce qu’elle met en jeu une question de transmission. Harpagon ne cherche pas seulement à conserver sa fortune. Il veut prolonger indéfiniment l’ordre qui lui garantit la première place, quitte à empêcher ses enfants de construire leur propre vie.
Le conflit de générations ne se résume donc pas à l’opposition attendue entre un père sévère et une jeunesse amoureuse. Il confronte deux conceptions du monde :
| Enjeu | L’ordre d’Harpagon | Ce que réclament les autres |
|---|---|---|
| L’argent | Conserver, cacher, contrôler | Pouvoir vivre et agir |
| Le mariage | Décider selon l’intérêt | Choisir selon le désir |
| La parole | Interroger, imposer, soupçonner | Répondre, détourner, résister |
| L’avenir | Reproduire l’ordre établi | Ouvrir une autre trajectoire |
Harpagon se croit au centre d’un dispositif stable. Pourtant, les alliances se déplacent autour de lui. Les domestiques transmettent des informations, les amoureux inventent des stratégies et les identités se brouillent. Plus il veut tout contrôler, plus la scène se peuple de forces qui lui échappent. Jarry aurait sans doute apprécié la mécanique ; Molière, lui, l’avait déjà réglée avec une cruauté redoutable.
La pièce ne promet cependant pas une révolution simple. Son dénouement restaure des filiations, distribue les unions et permet à Harpagon de retrouver sa cassette. Cette résolution peut faire rire tout en laissant un goût moins confortable : l’homme n’a pas renoncé à son système de valeurs. Il accepte l’issue parce qu’elle préserve son bien.
Pour le spectateur, la limite est essentielle. La morale ne tient pas dans une conversion d’Harpagon, mais dans la mise à nu de son incapacité à changer. Le personnage récupère son argent ; la salle, elle, a vu ce qu’il était prêt à sacrifier pour le garder.
Une création portée par une distribution collective
La mise en scène est signée Valéry Forestier, assisté de Fanny Brancourt. La distribution réunit Sabrina Amengual, Jean-Pierre Artur, Julie Autissier, Benjamin Bernard, Grégory Corre, Marguerite Courcier, Serge Nicolaï et Rainer Sievert. Cette pluralité compte dramaturgiquement : face à Harpagon, le commun des mortels n’est pas une foule indistincte, mais un ensemble de désirs, de ruses et de résistances. Cette vision du collectif fait écho au le puits qui parle « Compagnie Le Commun Des Mortels », qui explore des dynamiques voisines.
Stéphane Mulet signe la musique. François Marsollier prend en charge le décor et les lumières, tandis que Barbara Gassier conçoit les costumes. Ces éléments ne forment pas une enveloppe ajoutée après le travail des comédiens. Ils règlent les circulations, les apparitions, les zones de pouvoir et ce que la salle peut deviner avant même qu’une réplique ne soit prononcée.
La production est assurée par Le Commun des Mortels, avec le soutien des Tréteaux de France, Centre dramatique national. Le projet associe également Le Confluent à Montfort-sur-Meu, Pôle Sud à Chartres-de-Bretagne et Grain de Sel à Séné dans le cadre de la coproduction indiquée pour la création. Par ailleurs, la compagnie poursuit son travail sur les écritures classiques avec l’école des femmes « Compagnie Le Puits Qui Parle », une autre pièce du répertoire abordée sous un angle de création collective.
Une fiche artistique permet de savoir qui fait quoi, mais elle ne remplace pas l’observation du plateau. Le véritable enjeu collectif apparaît dans la manière dont chaque métier rend lisible le même conflit. Une lumière qui isole Harpagon, un costume qui contraint le corps ou une musique qui dérègle l’échange peuvent déplacer toute la perception d’une scène.
Ce que Molière dénonce derrière le rire
Molière dénonce moins un défaut individuel qu’un monde dans lequel l’argent absorbe toutes les valeurs. Chez Harpagon, l’économie n’est plus une prudence : elle devient une incapacité à reconnaître les autres autrement que comme des coûts, des menaces ou des instruments.
La pièce vise plusieurs mécanismes à la fois :
- la puissance d’un père qui décide du mariage de ses enfants ;
- la confusion entre l’amour, l’intérêt et la possession ;
- la méfiance produite par l’obsession de conserver ;
- l’hypocrisie de ceux qui flattent le pouvoir pour survivre ;
- la réduction des liens familiaux à une comptabilité.
Cette dénonciation reste efficace parce que Molière ne distribue pas des leçons depuis l’extérieur. Les personnages agissent, mentent et marchandent dans le système qu’ils contestent. Même la résistance passe par la ruse. Personne ne dispose d’un espace parfaitement pur, et cette ambiguïté donne à la comédie sa densité politique.
L’action culturelle peut prolonger ce point après la représentation. En atelier de pratique théâtrale ou lors d’un bord de scène, vous pouvez partir d’un rapport concret : qui a le droit d’interrompre, qui impose la distance, qui attend l’autorisation de parler ? Le texte cesse alors d’être un résumé scolaire. Il redevient une affaire de voix, de place et de corps.
Une œuvre connue sous le nom de L’Avare
L’œuvre de Molière connue sous ce nom est une comédie centrée sur Harpagon, père autoritaire dominé par la peur de perdre son argent. Son titre réduit volontairement le personnage à son vice, mais la pièce découvre progressivement tout l’ordre familial et social construit autour de ce vice.
Cette précision paraît élémentaire, pourtant elle oriente la lecture. Harpagon n’est pas isolé dans une suite de numéros comiques. Il est pris dans un réseau d’amours empêchées, de services intéressés, de dettes et de reconnaissances. La cassette n’a de force théâtrale que parce que sa disparition oblige chacun à révéler sa position.
La phrase culte demeure le cri « Au voleur ! Au voleur ! À l’assassin ! Au meurtrier ! » Harpagon l’adresse au monde lorsque son trésor lui échappe. L’excès verbal transforme une perte matérielle en catastrophe absolue : le personnage se sent presque assassiné parce qu’il ne distingue plus sa vie de ce qu’il possède.
À la scène, cette tirade ne gagne pas nécessairement à être lancée d’emblée au volume maximal. Une montée progressive, un égarement dans l’espace ou une adresse directe à la salle peuvent rendre le vertige plus sensible. Le rire surgit alors de la disproportion, mais aussi de cette pensée inquiétante : pour Harpagon, la cassette compte davantage que tous ceux qui l’entourent.
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